vendredi 6 avril 2012

Les ventes légendaires : la collection d'Alfred Bovet

Une des plus célèbres ventes d'autographes s'est déroulée entre 1883 et 1885 à l’Hôtel Drouot. Il s'agit de la vente de la collection d'Alfred Bovet. Le catalogue de la vente, rédigée de main de maître par Etienne Charavay et imprimé sous la direction de Fernand Calmette, constitue encore aujourd'hui une référence magistrale en la matière : "J'ai là sur ma table depuis près de dix mois, sinon davantage, un volumineux in-4°, de 880 pages qui forme bien le plus superbe ouvrage qui ait jamais été imprimé tant en France qu'à l'étranger sur le sujet qui nous occupe [les autographes]. Ce livre sera fréquenté comme une cathédrale par tous les dévots d'autographes". (Octave Uzanne, Les Zigzags d'un curieux).

Ce catalogue comprend 40 héliogravures en relief et 2000 reproductions en fac-similé dans le texte. Il a été tiré à 500 exemplaires dont 320 mis dans le commerce, 240 sur vergé teinté, 60 sur vélin blanc, et 20 sur papier impérial du Japon. Il contient 2138 lots répartis parmi les dix chapitres qui le structurent :

1/-Chefs de gouvernement
2/-Les Hommes d'Etat et personnages politiques
3/-Les demi-dieux de la Révolution française
4/-Les Guerriers
5/-Les Savants et Explorateurs
6/-Les Écrivains
7/-Les Artistes dramatiques
8/-Les Peintres, Sculpteurs et Architectes
9/-Les Huguenots
10/-Les Femmes

Avant de commenter cette vente, qui était donc Alfred Bovet ? Il était un riche industriel d'origine suisse, beau-frère d'Armand Peugeot et bibliophile invétéré. Il mit dix-huit ans à bâtir sa collection (commencée en 1869). Et au moment de s'en séparer, il souhaitait faire de son catalogue un ouvrage de référence en bon bibliophile qu'il était. Etienne Charavay dans sa préface au catalogue écrit : "M.Alfred Bovet, obéissant à sa délicate nature de Bilbliophilie, a voulu que son catalogue fût un modèle d'art typographique. Il appartient à l'école de ceux qui considèrent un livre comme une oeuvre d'architecture dont tous les éléments doivent se combiner de manière à présenter à l'oeil l'apparence de la grandeur et de l'harmonie". Le résultat est à la hauteur de ces ambitions.

Concernant les autographes, peu de collections dans l'histoire peuvent rivaliser avec celle-ci. Avant de décrire son contenu, laissons une fois de plus Etienne Charavay nous expliquer comment procédait Alfred Bovet :  "Le choix des pièces a été la constante préoccupation de M.Bovet. L'état de conservation des autographes le touchait particulièrement. Toute lettre défectueuse sous ce rapport était impitoyablement bannie, à moins qu'elle ne rachetât ce grave défaut par un intérêt exceptionnel (...) M.Alfred Bovet a toujours préféré les pièces autographes aux simples signatures, et il a repoussé de prime d'abord les lettres non signées. A cette règle, il a dû faire des exceptions. Il était trop heureux par exemple de trouver une signature de Pierre Corneille et une de Molière, et s'il eût pu combler de cette manière quelques vides regrettables dans la littérature française comme Rabelais, Pascal, et La Bruyère, il n'y eût pas manqué".


Comment énumérer tous les trésors présents de ce catalogue ? Je me conterai seulement de ne citer que les perles rares : 

Louis XI (LS), Marie Stuart (PS), François Ier (LAS à Charles Quint), Georges Wshington (LAS), Marat (LAS), Hébert (PAS), Desmoulins (LAS), Saint-Just (LAS), Wellington (LAS / déclaration contre Napoléon en mars 1815), Poniatowski (LAS), Isaac Newton (PS), James Cook (LAS), La Pérouse (LAS), Darwin (LAS), Ronsard (LAS), Saint-Vincent-de Paul (LAS), Descartes (LAS), Corneille (PS), La Fontaine (PAS), Molière (PS), Marivaux (LA), Montesquieu (LAS), Racine (LAS), Voltaire (LS à Diderot), Diderot (LAS à Voltaire), Luther (LAS), Melanchton (LAS), Leibniz (LAS), Goethe (LAS à Schiller), Hegel (LAS), Erasme (LAS), Francis Bacon (PS), Locke (LAS), Jonathan Swift (LAS), Hume (LAS), Machiavel (LAS), Edgar Allan Poe (LAS), Nicolas Poussin (PS), Chardin (Dessin), Maurice Quentin La Tour (PAS), Fragonard (LAS), David (dessin de Bonaparte), Géricault (LAS), Gustave Courbet (LAS), William Turner (LAS), John Constable (LAS), Rubens (LAS), Rembrandt (autoportrait à la plume), Jean Calvin (LS), Gabrielle d'Estrées (PS).

Les résultats les plus notoires par ordre décroissant sont :

*Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (PS) : 2500 francs
*Pierre Corneille (PS) : 1785 francs
*Johannes Reuchlin (LAS) : 1200 francs 
*Alain René Lesage (LAS) : 1010 francs
*Napoléon Bonaparte (LAS) : 1000 francs
*Martin Luther (LAS) : 1000 francs
*Robert Burns (LAS) : 800 francs
*Franz von Sickingen (LAS) : 720 francs
*Catherine de Médicis (LAS) : 610 francs
*Georges Washington (LAS) : 600 francs
*Pierre Paul Rubens (LAS) : 550 francs
*Théodore Géricault (LAS) : 530 francs

Il me serait impossible de vous donner tous les résultats ni de décrire les innombrables lots merveilleux qui forment ce catalogue. Alfred Bovet, Etienne Charavay et Fernand Calmette ont légué aux générations de collectionneurs un outil indispensable, une "bible" pour les autographiles. Un très bel exemplaire est actuellement en vente sur AbeBooks. Il est cher mais inestimable pour l'amateur. 



















jeudi 5 avril 2012

Les autographes de Molière : le saint-graal ?

Les documents autographes rédigés ou signés de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (1622-1673) font partie de la catégorie des introuvables et des plus précieux. Nombreux ont été les bibliophiles à les rechercher désespérément. Alexandre Dumas se serait même endetté gravement en achetant  auprès de la Maison Charavay un document signé du grand dramaturge.

Document signé par Molière appartenant à la Comédie française
La Comédie Française en possède un grâce à une donation d'Alexandre Dumas fils qui l'avait lui-même acheté à la fameuse vente d'Alfred Bovet (1884). Aujourd'hui, hormis les Archives nationales, on ne connait que 5 documents signés de Molière appartenant à des collections privées. Leurs dernières apparitions dans une vente publique datent de 1978 (quittance signée, adjugée à 165.000 F, c'est à dire environ 25.155 €) et en 2008 (document signé "Jean-Baptiste Poquelin - Molière" le 21 juin 1667, adjugé 406.212 € chez Bonhams à New-York).

On ne connait pas à ce jour de lettre entièrement autographe mais seulement des documents signés. Beaucoup de polémiques ont été soulevées sur l'authenticité de certains d'entre eux. L'une des plus connues concernent une trouvaille que fit en 1894 un magistrat bibliophile, M.Piganiol sur les quais de Paris. Chez un bouquiniste notre tombe sur un petit Elzevir in-16 relié "De Imperio Magni Mogolis Sine India Vera Comment Arius E Variis AuctoribusCongestus, cum privilegio".Ex officina elzeviriana, anno MDCXXXI. Cet Elzevir, rarissime, relié en vélin, comprenant 285 pages, portait en dessous de son frontispice une signature "J.B.P Molière" ainsi qu'une indication de prix écrite par la même main "1 l 10 s".

Cette découverte sensationnelle ne s'arrête pas là. On découvre par ailleurs au dos de l'elzevir qu'il était écrit directement sur le vélin une mention manuscrite "Empire du Mogol" ainsi qu'une date "Elzev. 1631".  La question était donc de savoir si ces inscriptions étaient aussi de la main de Molière.
Malheureusement, et je reste sur ma faim, je ne retrouve aucune trace de ce livre qui aurait pu appartenir à Molière. Qu'est-il devenu ? La réponse se trouverait dans un livre édité en 1967 et écrit par Suzanne Dulait et intitulé Inventaire Raisonné des Autographes de Molière (Librairie Doz, Genève) qui rapporte cette curieuse anecdote (je cherche un exemplaire...)

Donc pour l'autographile, il faudra se faire une raison. Il a peu de chance de posséder un jour une lettre signée de Molière. A moins d'être excessivement riche bien que la préemption de l'Etat semble quasi assurée.  Au total, on dénombre une vingtaine de documents sur des actes notariés dont la signature est authentifiée. Le mystère est entretenu quant à l'absence de tout manuscrit de la part d'un auteur si prolifique. Il existe bien deux petites quittances sur lesquelles on trouve deux phrases manuscrites (les fameuses quittances de Pézenas) mais elles ont formellement été reconnus comme n'étant pas de la main de Molière.




mercredi 4 avril 2012

L'affaire Vrain-Lucas : une arnaque autographe retentissante

Michel Chasles (1793-1880)
Tout débute en 1861 lorsque le mathématicien Michel Chasles rencontre un homme de 45 ans venu respectueusement lui demander quelques conseils sur un lot de vieux documents qu'il venait d'acquérir et dont il semblait ignorer les auteurs. Michel Chasles, polytechnicien, membre de l'Institut de France, officier de la légion d'honneur, sommité dans son domaine (la géométrie), donc personne instruite, s'empresse d'aider cet inconnu qui dit s'appeler Denis Vrain-Lucas.

Ce dernier commence à soumettre à l'expertise de Chasles quelques documents.Quelle surprise pour le mathématicien de tomber sur une lettre du philosophe Pascal datée de 1649 et traitant des lois de l'attraction, vingt ans avant Newton ! Stupéfait, pour ne pas dire surexcité par cette découverte, Chasles demande illico presto à Vrain-Lucas de lui faire parvenir les autres documents dont il dispose. 
Vrain-Lucas, qui se dit prêt à lui céder toute la collection, temporise en prétextant que sa collection est si importante qu'il lui faudrait au minimum trois voitures pour la déménager. Il propose alors d'apporter de temps en temps deux ou trois documents choisi au hasard (se déclarant bien trop ignorant pour connaître la valeur de sa collection).

C'est alors que durant plusieurs semaines, notre Vrain-Lucas se présente chez Chasles avec ses trouvailles extirpées de ses prétendus cartons. Chasles voit alors défiler sous ses yeux des lettres et autres documents de Galilée, d'Alexandre le Grand (à Aristote), d'Archimède (à Néron), de Pythagore, de Marie-Madeleine (à Jésus),  de Vercingétorix, de CléopatreJules César)... (!) 
Chasles, dans un état de transe (facilement imaginable) proche de la folie, rachète un à un les documents amenés par Vrain-Lucas. Chaque semaine, Chasles croit devenir fou. Vrain-Lucas lui apporte des lettres des plus grands savants et mathématiciens de l'histoire. Chaque lettre contredit, démontre, bouleverse les croyances établies, notamment sur les mathématiques.

Un beau jour, Chasles, fébrile, décide de partager ses découvertes sensationnelles à ses collègues de l'Institut. Il vient alors montrer aux yeux des académiciens les documents lors d'une séance le 8 juillet 1865.

Dans son livre, La Petite Histoire, l'historien Théodore Gosselin (G. Lenotre) raconte :

"L'histoire de la Science était à refaire (...) Chasles, triomphant, déposa sur le bureau les lettres de Pascal (...) Tout le monde savant était en émoi et la gloire de Chasles suscitait bien des jaloux. Ne se trouva-t-il pas un envieux confrère pour insinuer que ces textes supposaient l'emploi de formules et de mesures que n'avait pu connaître Pascal ? Mais Chasles avait de quoi riposter : Vrain-Lucas, au fur et à mesure des discussions, lui procurait de nouvelles lettres dans lesquelles Pascal lui-même — tant avait été merveilleux le prévoyant génie de ce grand homme — rétorquait, plus de deux siècles à l’avance, les arguments des contradicteurs. Les preuves surabondaient ; à chacune des séances Chasles arrivait muni de nouvelles armes, et les sceptiques durent s’incliner, ou du moins se taire, quoique Leverrier eût prononcé le mot de « faux » et que les savants étrangers, entrés en lice, se déclarassent ahuris des stupéfiantes révélations qui leur venaient de France".
(G. Lenotre, La Petite Histoire, l'Affaire Chasles ou l'Arnaque Vrain-Lucas).

La supercherie fut rapidement démasquée  et des preuves matérielles furent rendues public quant à la fausseté des documents. Alors, tout le monde s'est posé la même question (parce que, avouons le, on continue encore de rire de la crédulité de Chasles), comment un homme si brillant a pu se laisser berner ? Même si Vrain-Lucas prenait un grand soin à contrefaire les lettres (choix du papier, de l'encre, écriture et langue adaptée), comment pouvait-on croire que des lettres de Pythagore ou de Cléopâtre subsistaient encore ? (si elles aient un jour existé).

L'affaire fit grand bruit. Jugé en février 1870 devant le tribunal correctionnel de Paris, Vrain-Lucas fut condamné à deux ans de prison. Après l'enquête, on estima que le faussaire avait écoulé pas moins de 27.000 faux documents à diverses personnes dont Chasles, pour un montant total de 140.000 francs.
Certaines de ces lettres sont aujourd'hui exposées à Paris au musée de la Police (Maubert-Mutualité). Beaucoup ont disparues lors des incendies de 1871. En reste t-il encore en circulation ?





mardi 3 avril 2012

L'autopen : fausses et vraies signatures


Il est parfois extrêmement difficile de différencier une signature imprimée d’une signature manuscrite. Il est fréquent de trouver des cartes de vœux ou des lettres tapuscrites/dactylographiées signées sans que l’on sache si les mots et les signatures sont authentiques.   Les collectionneurs sont très souvent confrontés à cette problématique lorsqu’il s’agit de documents signés par les Présidents des Etats-Unis.  En effet, il existe ce que les américains appellent les « autopen ». 
Il s’agit d’une machine reproduisant mécaniquement et fidèlement n'importe quelle signature "programmée". Nous n’étions pas assez naïfs pour penser que John Fitzgerald Kennedy ou Ronald Reagan signaient tous les documents émanant de la Maison Blanche ! Car entre les invitations, les cartes de remerciements, la réponse aux courriers des citoyens, les notes stratégiques, les messages aux députés et aux sénateurs, les missives diplomatiques, etc., le président passerait ses journées sur son bureau stylo plume à la main ! 

L’autopen aurait été inventé au début du XIXe siècle. Selon les spécialistes, ce serait Harry Truman (président des Etats-Unis entre 1945 et 1953) qui aurait pour la première fois utilisé ce procédé (notamment pour signer les chèques... ). Ses successeurs, jusqu’à Barack Obama, ont tous utilisé cette machine au grand dam des collectionneurs. Et La pratique, circonscrite un temps au bureau ovale, s’est propagée chez certains artistes. 

Il est apparaît très difficile d’identifier un autographe signé par une machine autopen. La meilleure des méthodes restent une comparaison scrupuleuse avec les signatures authentiques recensées par les spécialistes. Un site Internet crée par le suisse Markus Brandes met en ligne une base de données très intéressante afin de démêler le faux du vrai (http://www.isitreal.com/) . De Kennedy à Mitterrand en passant par Chagall ou Einstein, Is It Real propose une bibliothèque de signatures autographes et des comparaisons particulièrement intéressantes et instructives pour l’amateur.  

La profusion semble t-il de ces signatures automatiques semble pénaliser certains thèmes de collections, et plus précisément ceux traitant de la vie politique américaine après 1945. Ceci explique t-il pourquoi les amateurs trouvent si peu de lettres autographes de Kennedy, de Nixon ou d’Eisenhower dans les ventes aux enchères françaises ? A moins peut-être que la curiosité pour ces personnalités soit faible (j’en doute un peu).Quoi qu'il en soit devant une lettre signée de Kennedy, gardez l'oeil !