vendredi 13 décembre 2013

Courte histoire des grandes collections de manuscrits littéraires

Je reviens aujourd’hui sur un très intéressant article de Thierry Bodin, Les grandes collections de manuscrits littéraires, paru dans l’ouvrage Les Ventes de livres et leurs catalogues (XVIIe-XXe siècle) et publié par l’École des chartes en 2000 (Actes des journées d’étude organisées par l’École nationale des chartes le 15 janvier 1998 et par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques le 22 janvier 1998). Je me contenterai de résumer simplement cet article et d’inviter mes lecteurs à se procurer cet ouvrage passionnant consacré aux catalogues de ventes.

Premier temps : la littérature, parent pauvre des collections d’autographes

L’âge d’or de la collection de manuscrits littéraires peut être compris entre deux dates : 1935 et 1989. Avant, la littérature était peu recherchée sur le marché des manuscrits et des lettres autographes. Et pour être catégorique, jusque vers 1830, le marché des autographes au sens le plus large possible était inexistant (à l’exception des manuscrits médiévaux et de la Renaissance). Les premières grandes collections sont surtout consacrées aux documents historiques. Néanmoins, à mesure que nous progressons dans le XIXe siècle, nous retrouvons dans des collections dispersées en salle de ventes des manuscrits littéraire. Timidement d’abord comme en 1837 lors de la vente Monmerqué où l’on retrouve au catalogue deux lettres et un manuscrit de D’Alembert ainsi qu’un manuscrit de Jacques Amyot. Ou en 1850 lors de la vente de Villenave (1824 lots, 17 vacations) : Manuscrit autographe de Bossuet, de Sade (Zélonide) de Antoine Arnauld, de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaire et de Mirabeau entre autres.

Premier tournant : les grandes ventes de la fin du XIXe siècle

Ensuite, un premier tournant important se produit vers la fin du XIXe siècle avec la vente des grandes collections, et parmi elles la célèbre trilogie de ventes qui par leur immense catalogue constituent encore aujourd’hui  des références précieuses pour les marchands et les collectionneurs : la Vente de Benjamin Fillon (1877-1883), la vente d’Alfred Bovet (1884-1885) et la vente d’Alfred Morrison (1883-1896). À ce sujet Thierry Bodin écrit :

« Ce n’est qu’à la fin du siècle qu’on voit un mouvement nouveau se dessiner pour passer de la collection d’autographes à la collection de manuscrits littéraires, principalement contemporains ; en effet, il n’y a pas ou très peu de manuscrits littéraires des XVIIe et XVIIIe siècles ; mais l’écrivain du XIXe siècle va se préoccuper de garder ses propres manuscrits ».

Les bibliothèques dispersées de personnalités ayant appartenu au champ littéraire renforcent aussi l’intérêt et la curiosité des collectionneurs : Jules Janin (1877), Champfleury (1890-1891) et de Poulet-Malassis (1878) l’attestent. Les lettres et manuscrits de Baudelaire, Hugo, Balzac, Chateaubriand et tant d’autres font des incursions remarquées dans les catalogues.
La première grande collection de manuscrits littéraires est à mettre au crédit de Charles Spoelberch de Lovenjoul (1836-1907). La collection rassemblée entre 1853 et 1907 reste à ce jour probablement inégalable par l’importance des manuscrits : Balzac, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, George Sand et presque tous les romantiques. Cette collection a été léguée à l’institut de France en 1907.


Le début du XXe siècle : le manuscrit littéraire, un des fleurons de la bibliophilie

Les manuscrits et lettres autographes des grands écrivains sont désormais considérés et très recherchés. Ils occupent des places importantes dans les catalogues de ventes et parmi ces derniers citons notamment la vente de Victorien Sardou (1909-1910), Arthur Meyer (1924) et Robert de Montesquiou (1923-1924).
La toute première collection importante de manuscrits littéraires présentée en vente publique est celle de Georges-Emmanuel Lang (1925) : Apollinaire (manuscrit du Bestiaire), Balzac (Les Fantaisies de Gina), Barbey d’Aurevilly (Ce qui ne meurt pas), Baudelaire (Amoenitates Belgicae), Carco (L’Équipe), Gide (Cahiers d’André Walter), Huysmans (Là-bas et L’Oblat), Jarry (Ubu roi), Maupassant (Bel-Ami et Une Vie), Jules Renard (L’Écornifleur), Zola (Le Docteur Pascal)…

En 1935-1936, la bibliothèque de Louis Barthou est dispersée en quatre vacations. 2143 numéros de manuscrits et de livres précieux et inestimables : Chateaubriand (le livre XX des Martyrs), Marceline Desbordes-Valmore (Les Pleurs), Camille Desmoulins (Entretiens de deux philosophes), Flaubert (Mémoire d’un fou), Victor Hugo (deux chapitres de Choses vues sur le retour des cendres de Napoléon en 1840), Théophile Gautier (Journal intime), Juliette Drouet (Carnet de 1833), Voltaire (L’Épitre au prince de Vendôme), Pierre loti (Mon frère Yves), Verlaine (Sagesse, Cellulairement)…


L’après guerre : les dernières grandes collections

On ne compte plus après 1950 les grandes ventes publiques consacrées aux manuscrits littéraires. Citons tout de même la vente de la bibliothèque du Docteur Lucien Graux (entre 1956 et 1958) : carnets de Victor Hugo, testament de Stendhal, manuscrit de la première Éducation sentimentale de Flaubert, l’Improvisation d’un Faune de Mallarmé, A Rebours de Huysmans, Poèmes saturniens de Verlaine, les Illuminations de Rimbaud, etc.

Les années 50-60 sont marquées aussi par :  la vente René Gaffé (1956) avec ses manuscrits surréalistes, la vente Gérard de Berny (1958-1959), Pierre Guerquin (1959), la célèbre vente « JD » (Jean Dravray) en 1961, la vente de la collection d’Alexandrine de Rothschild  vendue anonymement en plusieurs vacations (1968-1969). Dans les années 80-90, la vente Jacques Guérin sera une des plus importantes de cette fin de siècle.

Mettons à part pour finir une dernière grande vente, quantitativement et qualitativement ahurissante, celle du colonel Daniel Sickles (1904-1989). Après la mort de ce dernier, 21 ventes furent nécessaires pour disperser sa collection entre 1989 et 1997 ! 10.360 lots catalogués et je ne cite que ceux qui sautent aux yeux : Barbey d’Aurevilly (deux nouvelles des Diaboliques), Baudelaire (67 lettres à sa mère, Le Voyage à Cythère, le contrat des Fleurs du Mal), Alphonse Daudet (Les contes du Lundi), Flaubert (les cahiers du Voyage en Orient, Le Candidat), Théophile Gautier (Mademoiselle Dafné), Les frères Goncourt (Germinie Lacerteux et la correspondance à Zola), Victor Hugo (épreuves corrigées des Misérables), Jules Laforgue (Les Moralités légendaires), Mallarmé (Les Fenêtres), Maupassant (Une vie), Octave Mirbeau (Le Jardin des supplices), Gérard de Nerval (Poésies et Poèmes), la comtesse de Ségur (Les Malheurs de Sophie), Stendhal (Histoire d’une partie de ma vie 1811), Verlaine (Bonheur, Dédicaces, Dans les limbes), Zola (préface de l’Assommoir et discours sur l’Affaire Dreyfus)… une collection vertigineuse.

Nous pourrions inclure à cette liste la vente de Pierre Bérès (traitée de manière incomplète sur ce blog). Mais cette vente appartient déjà au XXIe siècle. Des collections telles que celles citées dans cet article paraissent aujourd'hui irréalisables. 

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